jeudi 25 août 2016

L'Oiseau de craie

L’oiseau de craie rose
traverse le plafond
un cheval marin blesse
les murs de ses sabots
d’argile bleue
et les rires en créneau
découpent des dentelles
dans le tissu de l’air
trame délicate 
de l’enfance jouée
où la larme vaut
un baiser de colle
blanche un mot précieux
au fond de la poche
trouée

On a jeté la pièce
qui tinte sur le dallage
on a semé des cris
avec les oiseaux en maraude
on a lancé des crachats
vers le soleil
qui ne s’en émeut pas
et quand le jour repose
au creux de la paume 
comme un œil de bœuf
fraîchement arraché
on  retient à grande douleur
une envie de pleurer

L’oiseau de craie rose
en poussière est tombé
mais on entend son chant
retentir encore sur la ville
et les têtes penchées
dans la double absence
de ce qui fut
et de ce qui est
tremblent à l’idée de se retourner.

lundi 1 août 2016

On m'avait dit...

On m’avait dit le fleuve et la plaine
les alluvions au goût d’argile
les graines éparpillées au vent
les fétus sur le fil du ruisseau
la pie à la cime de l’arbre en dieu
tutélaire d’un monde étriqué
à peine plus large qu’une flaque

On m’avait dit les villes les bourgs
les herbes de la périphérie
les puits si profonds les schistes
et le lignite qui tache les doigts
dans le ventre frais de la cave
les silences du salpêtre
dans la nuit des murs opaques
et l’odeur d’urine des souris
stupéfaites sous la griffe

On m’avait dit les arbres
les moissons couchées par la pluie
embrouillées par les orages
et les grêles impitoyables

On m’avait dit les envolées
d’oiseaux semés par une main
invisible comme on jette
des cailloux dans l’eau du canal

On m’avait dit les murs éventrés
les caniveaux les fossés
de drainage les tumuli spongieux
les bosquets les mousses fades
les insectes écrasés
par des pas indifférents

On m’avait dit l’humus la boue
la fange qui gante les mains
la course entre les bouleaux
déjà affrétés pour le froid 
les lentes journées à vivre
les longs soirs à mourir 
l’esprit accaparé par le décompte
des fleurs minuscules du rideau
baigné par la lueur flambante
du poêle

On m’avait dit les heures
les secondes amassées dans un sac
de jute et la fin des souriceaux
criaillant sur les tisons à vif

On m’avait dit le soleil sur les mains
on m’avait dit l’hiver dans les veines
et la bruine dans les orbites
et la brume dans la voix

On m’avait dit l’éternité
en feuille d’automne.


jeudi 9 juin 2016

La neige

Depuis deux jours la neige tombait serré sur la ville. Il ne connaissait pas la neige, il ne l’avait jamais vue auparavant, et il ne se lassait pas de la regarder derrière la fenêtre grillagée. Il aurait voulu pouvoir sortir, en saisir de pleines poignées, la manger même, pour en goûter la saveur. Il ne parvenait pas à imaginer le goût de la neige.
Il se retourna. Il était le seul à être captivé par le spectacle de l’extérieur.  Les deux autres roupillaient sur leur bat-flanc, le visage tourné vers le mur. Il les contempla un moment comme des statues puis reprit son poste de vigie. 

Chaque flocon représentait un morceau de son être— il se voyait partir en morceaux légers, s’accumuler sur le sol glacé, s’accumuler encore et encore, former des masses molles et douces dans le chemin caillouteux qui menait à la bâtisse dans laquelle il était cloitré pour des années sans doute. Il avait parcouru des routes pluvieuses, des chemins poussiéreux ; il avait arpenté des champs noirs de soleil, et traversé des ruisseaux plus fragiles qu’un cheveu— il s’était collé à des arbres pour échapper à la surveillance des molosses, il avait fui dans des sous-bois épineux, il avait fait tout cela avec le secret espoir de voir la neige. Il ne pouvait pas encore la toucher, mais la voir doucement glisser vers le sol en rideau paisible lui procurait une insondable tranquillité que rien n’entamerait jamais.

vendredi 13 mai 2016

L'Oiseau

Cet oiseau singulier enfermé dans sa tête
froufroute depuis des heures se cogne aux os
blesse ses tempes douloureuses
fait crisser les vertèbres 
comme les dents du loup sur la carcasse

Il chante il siffle il hurle
et monte ses trilles en cascades 
jusqu’à fracasser les rochers
des vallées et des gorges abruptes
Où la mort entre deux sentiers
est affalée poussiéreuse
la main nouée sur une pierre
couleur de coquillage

Le vent se dresse  ferme sur ses hanches
solides et donne de la voix
contre la falaise où la trace
des hommes et des femmes feues
est toujours aussi fraîche et vivante
qu’au jour premier

Des chevaux paissent l’herbe maigre
des prairies torréfiées
l’après-midi s’éparpille en un pullulement
de lumière thé
dans la fraîcheur du bar les mélodies
désuètes dansent sans presque bouger
— les machines luisent
la pénombre est rouge comme un morceau de peau
et si la mer pénètre lente et obstinée
par les quelques fentes du rideau de perles
si ses murmures réussissent à s’imposer
dans l’espace parfumé de café et d’anis
il se peut que l’oiseau s’apaise enfin. 



vendredi 29 avril 2016

Taches de soleil

Le goût intact et frais 
des framboises revient
et les bois alentour
se dressent dans la chambre
close sur l’aube hésitante
et les coups de clairon
du monde qui s’ébroue

Des frémissements des tremblements
des respirations énormes
soulèvent la peau
des rêves et des songes encore engourdis
dans leur mélasse

Les rideaux sont de marbre
la table est un gisant
les chaises sont mortes la nuit 
pareilles à des animaux sacrifiés
le canapé placide
attend qu’une vie nouvelle
lui soit insufflée

C’est une maison béante
un trou dans les entrailles
une niche dans l’estomac
peuplée d’oiseaux nocturnes
de souris d’insectes
innomés de brins d’herbe
et de poires croquées
dans l’éblouissement
d’un mercredi de vergers.