vendredi 2 décembre 2016

La Cérémonie

Marie avait refermé la porte sur le silence de la chambre où une seule bougie grelottait dans l’air pourtant immobile. Sans doute était-elle à bout de course. Dans quelques minutes, elle allait s’éteindre lentement et laisser les ténèbres envahir l’espace.
Sa mère était là, assise dans le canapé brodé, les yeux plongés dans un petit livre à couverture jaune ; le jaune semblait si éclatant dans la demi-pénombre..
— Je vais me faire du thé, tu en veux maman ?
La mère se contenta d’un signe de tête pour refuser. Marie n’insista pas. Elle n’était pas sûre elle-même de vouloir ce thé. Les ombres des meubles étaient denses. Démultipliées par la lumière du lampadaire à verroteries.
Dans la cuisine, elle n’alluma pas, profitant de la lumière du salon qui y pénétrait par le sas qui séparait les deux pièces. Et puis l’éclairage de la rue aidait aussi à y voir.
Elle fit chauffer l’eau dans la bouilloire électrique, prépara un grand bol... le bleu, celui qu’elle aimait, prit un sachet, le disposa dans le bol et, quand l’eau fut bouillante, elle la versa sur le sachet.
Elle entendit un bruit en provenance de la chambre. Elle laissa le thé... se précipita et arriva trop tard. Sa mère était déjà là, à farfouiller dans le noir pour trouver la bougie de remplacement.
— Je ne sais pas où est la bougie, dit-elle d’une voix faible, comme si elle se parlait à haute voix.
— Sur la chaise, près de la table de nuit. Si tu veux, je sors la lampe de poche.
— Non ! répondit sèchement la mère. Il n’en est pas question. Il n’y a que la flamme d’une bougie qui peut lutter contre tout cette obscurité. Tu le sais bien. 
Marie savait et, laissant sa mère allumer la bougie, elle retourna dans la cuisine. Le thé avait trop infusé— il était amer. Elle le sucra et se mit à le boire à petites gorgées douloureuses.

mardi 25 octobre 2016

Tu ne reviendras pas

Tu ne reviendras pas
des plaines désolées
et du fond du puits du silence
tu attendras que le temps passe
grain de sable après grain de sable

Et quand tout aura coulé
qu’il ne restera rien de ces instants
désormais perdus
d’une main qui tremble un peu
tu casseras le dernier verre
avec un cri si perçant
que la ville endormie
se dressera sur ses pattes de coq
et chantera qu’il est l’heure
de semer le trouble dans les rues
ébahies par les ténèbres

Comme il sera beau ce jour
cheval âne quadrupède illuminé
comme il sera fier jetant sur les pompes à essence
les lueurs si fraîches d’un monde nouveau-né

Les chiens hurleront de frousse
et tu tâteras d’un doigt prudent
ta molaire malade.

mardi 18 octobre 2016

Mon dernier ouvrage : un livre d'aphorismes, de notes, de brèves, de rimes de deux sous et autres coquecigrues paru chez "le cactus inébranlable".

"Même un aveugle peut se perdre dans la nuit."

"Le soleil se promenait en grosses chaussettes de laine sur la pelouse mouillée."

"A l'intérieur de chaque mot, il y a un petit cœur qui bat obstinément."


jeudi 25 août 2016

L'Oiseau de craie

L’oiseau de craie rose
traverse le plafond
un cheval marin blesse
les murs de ses sabots
d’argile bleue
et les rires en créneau
découpent des dentelles
dans le tissu de l’air
trame délicate 
de l’enfance jouée
où la larme vaut
un baiser de colle
blanche un mot précieux
au fond de la poche
trouée

On a jeté la pièce
qui tinte sur le dallage
on a semé des cris
avec les oiseaux en maraude
on a lancé des crachats
vers le soleil
qui ne s’en émeut pas
et quand le jour repose
au creux de la paume 
comme un œil de bœuf
fraîchement arraché
on  retient à grande douleur
une envie de pleurer

L’oiseau de craie rose
en poussière est tombé
mais on entend son chant
retentir encore sur la ville
et les têtes penchées
dans la double absence
de ce qui fut
et de ce qui est
tremblent à l’idée de se retourner.

lundi 1 août 2016

On m'avait dit...

On m’avait dit le fleuve et la plaine
les alluvions au goût d’argile
les graines éparpillées au vent
les fétus sur le fil du ruisseau
la pie à la cime de l’arbre en dieu
tutélaire d’un monde étriqué
à peine plus large qu’une flaque

On m’avait dit les villes les bourgs
les herbes de la périphérie
les puits si profonds les schistes
et le lignite qui tache les doigts
dans le ventre frais de la cave
les silences du salpêtre
dans la nuit des murs opaques
et l’odeur d’urine des souris
stupéfaites sous la griffe

On m’avait dit les arbres
les moissons couchées par la pluie
embrouillées par les orages
et les grêles impitoyables

On m’avait dit les envolées
d’oiseaux semés par une main
invisible comme on jette
des cailloux dans l’eau du canal

On m’avait dit les murs éventrés
les caniveaux les fossés
de drainage les tumuli spongieux
les bosquets les mousses fades
les insectes écrasés
par des pas indifférents

On m’avait dit l’humus la boue
la fange qui gante les mains
la course entre les bouleaux
déjà affrétés pour le froid 
les lentes journées à vivre
les longs soirs à mourir 
l’esprit accaparé par le décompte
des fleurs minuscules du rideau
baigné par la lueur flambante
du poêle

On m’avait dit les heures
les secondes amassées dans un sac
de jute et la fin des souriceaux
criaillant sur les tisons à vif

On m’avait dit le soleil sur les mains
on m’avait dit l’hiver dans les veines
et la bruine dans les orbites
et la brume dans la voix

On m’avait dit l’éternité
en feuille d’automne.